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Samuel Dhote
Gare de Lens

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- Bassin minier - Lens - Loos - Occupation

La population civile du Bassin Minier sous la botte allemande

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Dès la mi-octobre 1914, les deux tiers du bassin minier du Nord Pas-de-Calais sont sous domination de l’armée allemande. Jusqu’en 1918, le régime d’occupation appliqué par l’envahisseur à cette partie de la région se caractérise par la mise en place d’un véritable pillage économique doublé d’un climat de terreur, administrative et militaire, envers la population civile. En 1914, l’arrivée des troupes allemandes est en effet souvent brutalement ressentie par les civils restés sur place. De nombreux témoignages font état d’exactions et/ou de nombreux faits d’intimidation perpétrés par l’envahisseur. Le recours systématique à la prise d’otages de civils en est une illustration.

Parmi les nombreuses exactions (vols, pillages, viols…), les cas les plus graves s’observent principalement lors de l’invasion de 1914 et causent la mort de plusieurs civils. L’entrée des Allemands à Pont-à-Vendin, le 4 octobre, est par exemple suivie de l’exécution d’un jeune homme de 17 ans suspecté d’avoir tiré sur des soldats, et de l’incendie de 54 habitations, dont la mairie. A Loos-en-Gohelle, quatre habitants, parmi lesquels trois vieillards, sont également fusillés par l’ennemi. « Les Allemands lièrent un de nos mineurs à un arbre, rapporte le curé de la paroisse, et le lendemain matin lui firent creuser la tombe des fusillés ». Sur l’éperon des fosses 15 et 15 bis des mines de Lens, trois autres civils seront à leur tour fusillés.

Dès les premières semaines d’occupation, les villes du Bassin Minier n’échappent pas au sort de la plupart des localités envahies et sont frappées d’amendes pécuniaires infligées par l’autorité militaire allemande au titre de contributions de guerre. Ces impositions, dont les montants sont souvent très élevés, seront régulièrement appliquées tout au long de l’Occupation. La ville de Lens doit ainsi payer à l’occupant une somme de 9.000 F par trimestre en 1915. Les compagnies minières sont elles aussi « taxées » à l’exemple de celle de Courrières qui doit s’acquitter auprès de l’autorité allemande d’une amende de 6.000.000 F. Les populations civiles doivent quant à elles se plier aux multiples réglementations édictées par les Kommandanturs locales sous peine de représailles allant de la simple amende à la peine capitale. Ainsi, le mineur liévinois Paul Bussière, arrêté en possession d’un pigeon en dépit de l’interdiction formelle signifiée aux civils de détenir ce type d’animal par crainte d’espionnage, est passé par les armes le 23 août 1915.

Dans la zone occupée proche de la ligne de front, la main d’œuvre civile est mise à contribution par l’occupant pour effectuer des travaux de réparation sur les routes ou encore creuser des tranchées malgré les risques que comporte une telle activité sous les tirs « ennemis », et les bombardements, et en dépit des conventions internationales. Partout, les habitants doivent respecter un couvre-feu, obtenir un laisser-passer (payant) pour leurs déplacements et sont astreints à une multitude d’obligations. Si certaines d’entre elles peuvent paraître anodines « balayage des rues et trottoirs »,  « interdiction de fêter le 14 juillet », « saluer les officiers allemands », d’autres sont beaucoup plus coercitives (travail forcé, évacuations…), voire humiliantes comme celle de soumettre les civils âgés de 15 à 55 ans à des « visites sanitaires intimes » dans quel objectif ? (Lens, 1916). Malgré leur jeune âge, les écoliers n’échappent pas à certaines corvées comme la collecte des graines d’églantine, d’orties ou de boîtes de conserve au profit de l’occupant pourquoi faire ?.

En plus de ce régime d’occupation particulièrement strict, la population du Bassin Minier doit surtout affronter d’énormes difficultés pour subvenir à ses besoins en matière d’alimentation. Les nombreuses réquisitions opérées par l’occupant pour ses propres besoins - « toute la moisson, foin, blé, pommes de terre, légumes sont saisis par l’armée allemande » (Noyelles-Godault, juillet 1915) - accentuent naturellement cette pénurie alimentaire d’autant plus que ces contributions en nature font rarement l’objet d’une indemnisation correcte. A Liévin, des habitants s’indignent d’être indemnisés par des bons, rédigés en allemand et portant la mention ironique « payable à Berlin à la fin de la guerre »!

Bien que constamment préoccupante, la question du ravitaillement des civils pourra néanmoins être « surmontée » grâce à l’aide apportée par le « comité hispano-américain » et à la municipalisation des pouvoirs qui donne lieu à la création de comités de ravitaillement locaux et à l’émission de bons communaux distribués à la population. Dès avril 1915, la boulangerie municipale instituée à Loos-en-Gohelle procure aux habitants pain et denrées 3 fois par semaine. A Lens, sous l’impulsion efficace du maire Emile Basly dont l’action s’étend au-delà des limites de sa commune, la population reçoit quotidiennement 500 g de pain  et une livre de lard et de saindoux tous les 15 jours de la part du comité hispano-américain.

Les denrées alimentaires fournies par ce comité sont pour la plupart centralisées à Carvin et sont acheminées vers les communes du Bassin Minier par convoi routier ou par péniche empruntant la Deûle. Les petits commerçants ayant maintenu leur activité sollicitent quant à eux régulièrement l’autorité allemande pour acheter un laissez-passer afin de s’approvisionner sur les marchés de Douai. Les prix pratiqués dans les commerces restent pourtant inabordables pour la grande majorité de la population ouvrière. A partir du printemps 1916, alors qu’elles étaient régulièrement ravitaillées jusqu’à présent, les troupes allemandes elles-mêmes pâtissent de cette vaste crise alimentaire.

« Les vivres diminuèrent beaucoup, presque plus de viande pour la troupe, peu ou presque plus de sucre et de café, un pain de 1 kg par jour pour 4 hommes (…). Des affiches ont été posées durant l’hiver 1916-1917 recommandant aux soldats de ne plus rien donner à la population civile, de ramasser les croûtons de pain pour les chevaux… ».

Isolée de ses compatriotes, rationnée et maintenue sous le joug constant de l’occupant, la population civile du Bassin Minier aura donc connu une existence particulièrement rude durant ces quatre années de conflit d’autant plus que la libération de 1918, suivie de la cessation des hostilités, ne mettra pas un terme aux difficultés rencontrées par les habitants. Bon nombre d’entre eux, évacués au fur et à mesure des offensives alliées de 1917 et 1918, retrouveront à leur retour une commune en ruine et des installations minières systématiquement sabotées par l’occupant avant son départ.


Yann HODICQ,
Membre de la Commission départementale
d'histoire et d'archéologie du Pas-de-Calais