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Anne-Sophie Flament
Statue du Mar

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- 1916 - 1918 - Haig - Montreuil-sur-Mer

Montreuil-sur-Mer : cœur de l’armée britannique sur le Front Ouest

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L’arrivée à Montreuil

Installé à St Omer depuis octobre 1914, le Grand Quartier Général (G.Q.G) britannique est transféré à Montreuil en mars 1916. Minutieusement élaboré par l’autorité militaire britannique, ce transfert répond naturellement à des besoins stratégiques liés notamment à l’évolution du conflit et à l’extension de la zone de front dévolue aux troupes britanniques à compter de 1916. Le choix britannique se porte sur la ville de Montreuil au regard de différents atouts complémentaires qu’offrent la ville et son environnement immédiat. Elle est d’abord idéalement positionnée sur le plan géographique en permettant de rayonner sur l’ensemble des infrastructures britanniques implantées sur le sol français (bases portuaires, camps de stationnement et d’entraînement, dépôts…voir schéma). Située à une distance raisonnable du front, la ville se trouve également à mi-chemin des deux capitales alliées que sont Londres et Paris. Montreuil dispose enfin des infrastructures d’accueil suffisantes, avec notamment les vastes bâtiments de l’école militaire préparatoire où vont prendre place les services du G.Q.G. Outre le fait de renforcer une présence militaire déjà massive dans l’arrondissement et la région, l’arrivée du G.Q.G à Montreuil en 1916 propulse la paisible cité fortifiée au rang de capitale militaire dans l’histoire du premier conflit mondial.


Centre névralgique des armées britanniques

Si de Montreuil sont conçues et décidées les orientations stratégiques à mener sur les champs de bataille, le rôle du G.Q.G ne se limite pas à cet aspect. Au travers de ses nombreux services, le G.Q.G est également chargé d’assurer et de coordonner l’intendance des forces britanniques sur le territoire français. « Le G.Q.G, se souvient l’un de ses nombreux officiers, devait s’occuper de l’acheminement des fournitures et équipements venus d’Angleterre [il] contrôlait l’ensemble des réseaux de transports (…) décidait constamment la construction de nouvelles routes… ». Divisé en cinq branches administratives, le G.Q.G de Montreuil est une gigantesque administration servie par un personnel militaire varié et nombreux allant du simple soldat à l’officier supérieur. A la tête du G.Q.G figure un personnage clef en la personne du Maréchal Haig, commandant en chef des armées britanniques.


Le commandant en chef britannique

Successeur du Maréchal French au poste de commandant en chef, le Maréchal Haig va conserver ce titre prestigieux jusqu’à la fin de la guerre. Lorsqu’il est au G.Q.G de Montreuil, Douglas Haig réside, avec son entourage immédiat, au château de Beaurepaire situé à quelques kilomètres de la ville. Il y mène une vie assez minutieusement réglée et partage son temps entre les entretiens et conférences d’état-major, l’accueil d’hôtes prestigieux, et d’incessants déplacements qui le mènent de Londres à Paris avec de nombreuses visites sur le front. Hôte particulièrement discret, il est rare pour ses soldats ou les Montreuillois de le croiser dans l’enceinte de la ville à l’exception du dimanche où il assiste régulièrement à l’office religieux célébré au sein de la « Scottish Churches’ Hut ». Toujours accompagné de membres de son escorte personnelle, le « C-en-C » a également l’habitude de s’accorder de fréquentes ballades à cheval qui lui font découvrir la campagne montreuilloise. La personnalité et l’action du Maréchal Haig durant le conflit continue aujourd’hui d’alimenter, outre-Manche, le débat historiographique. Entre fidèles partisans rendant hommage aux qualités du grand stratège et détracteurs pointant son « exercice inhumain » du commandement, la figure du Maréchal Haig demeure, selon l’historien britannique JM Winter, « l’une des plus controversées de l’histoire militaire britannique ».



Civils et militaires du G.Q.G

 

Le poids des restrictions

L’arrivée du G.Q.G accentue pour les civils les mesures de restrictions. L’accès aux débits de boissons est strictement encadré pour les civils et militaires. La circulation en ville est autorisée de 5h à 22h. Les entrées et sorties sont en revanche interdites de 20h à 5h. L’éclairage des rues est supprimé et les civils ont obligation de masquer les vitres des habitations chaque soir. A partir de 1916, les problèmes de ravitaillement en denrées alimentaires et charbon se font plus marquants. Les Montreuillois, comme tous leurs compatriotes, assistent sur les étals des marchés à une flambée des prix des denrées de première nécessité telles que la viande, le beurre, le sucre ou le pain. La carence de ces produits va aiguiser la convoitise des « profiteurs » que les autorités civiles tentent de limiter avec la création, à compter de 1917, d’un comité municipal de ravitaillement. Ce comité se charge de constituer des stocks qui seront revendus ensuite à la population au prix d’achat majoré de quelques frais généraux.

Le Tommy à Montreuil

Le personnel militaire britannique attaché au G.Q.G est logé dans et aux abords immédiats de la ville. Les officiers généraux investissent les châteaux des communes voisines tandis qu’officiers subalternes et sous-officiers logent chez l’habitant ou, avec la troupe, dans les casernements disséminés dans, et à l’extérieur de l’enceinte de la ville. La majorité des Tommies ayant servi au G.Q.G conserve de Montreuil une excellente image avec le souvenir d’une cité pittoresque servie par un environnement naturel remarquable. « Comparé à Rouen, se souvient le soldat H. Spring, Montreuil était un lieu beaucoup plus beau et coloré ». « Montreuil était un endroit plaisant et les hommes y étaient encore plus heureux qu’à Blendecques », atteste quant à lui un officier de l’Honourable Artillery Company.

Lorsqu’il n’est pas à sa table de travail ou à son poste de garde, le soldat britannique dispose de quelques moments libres qu’il occupe par des activités sportives (tennis, football, patins à roulette, natation) ou de détente (pêche, peinture, dessin, revues cinématographiques et théâtrales). Créé à l’initiative de l’aumônier du G.Q.G, un foyer du soldat est également à la disposition des besoins sociaux de la troupe tout au long de la semaine et se transforme, chaque dimanche, en lieu de culte. Les officiers fréquentent quant à eux un local spécialement agencé à leur intention sous le préau de l’école maternelle située rue du Paon. Ce club des officiers est un lieu cosmopolite jouissant d’une excellente réputation dans les rangs des armées alliées, notamment en raison de la richesse de sa cave.

Les relations franco-britanniques

Les rapports entre les militaires britanniques et la population civile locale, tout comme ceux entre la municipalité et l’autorité du G.Q.G, laissent globalement l’image d’une cohabitation cordiale entre les deux communautés. A l’initiative de plusieurs manifestations caritatives ou d’actes de générosité envers les habitants ou les populations réfugiées de Montreuil, l’armée britannique a su, durant la guerre, conquérir le cœur des Montreuillois qui ont rapidement sympathisé avec ces nouveaux hôtes. L’existence de liaisons amoureuses entre jeunes françaises et Tommies ou, plus simplement, les liens sincères d’amitié tissés au fil des mois, révèlent la bonne intégration des militaires au sein de la population civile. Cette situation ne saurait toutefois masquer l’existence de points de froissement entre militaires et civils. Aux problèmes liés à la restriction de la circulation des civils s’ajoutent en effet de nombreux litiges franco-britanniques en matière de réquisitions et d’indemnisation. Le commerce de l’alcool, et celui plus particulier du charme féminin, engendrent également des sources de tension durant toute la durée du conflit.



Fin de guerre et retour à l’anonymat

 

L’angoisse du printemps 1918

L’offensive allemande de mars 1918 provoque un nouvel exode massif de populations civiles. Dès le mois d’avril, de nombreux réfugiés affluent à Montreuil qui renoue avec la situation de 1914. En mai 1918, près de 20.500 réfugiés sont présents dans le seul canton de Montreuil. Devant cette arrivée massive de civils en détresse, les hôpitaux du secteur sont très vite saturés d’autant plus que de sévères épidémies de grippe, de rougeole et de dysenterie font leur apparition dans l’arrondissement. Le moral de la population civile est au plus bas et un vent de panique s’installe avec la propagation de rumeurs alarmistes. « On colporte qu’Arras est prise, que St Pol est en ruines, que les Allemands ont percé nos lignes » ne peut que constater le sous-préfet le 30 mars 1918. Ce traumatisme psychologique s’accentue avec le 1er bombardement aérien que connaît Montreuil le 31 mai 1918. Les bombes des aviateurs allemands font alors quelques dégâts matériels et une première victime militaire, le sergent Coolie. Le G.Q.G est une nouvelle fois pris pour cible le 21 août 1918 vers 22h30. Le bombardement fait deux nouvelles victimes parmi les militaires : le caporal anglais Benson et le lieutenant français De Hees.


Les joies de la victoire

La contre-offensive alliée de l’été 1918 provoque un formidable renversement de l’opinion chez les Montreuillois. L’heure n’est plus au pessimisme ou à la panique et il faut même se défendre, selon le sous-préfet, « contre un excès d’optimisme ». « Jamais l’état d’esprit n’a été meilleur », écrit-il le 24 juillet 1918. Cette contre-offensive mène désormais les Alliés vers la victoire finale. Ce 11 novembre 1918, Montreuil est le théâtre d’immenses scènes de liesse où civils et militaires sont unis par un même enthousiasme indescriptible. Quelques jours plus tard, le 27 novembre, le roi Georges V accompagné du Maréchal Haig effectue une traversée triomphale de Montreuil avant de se rendre à Paris. Les joies de la victoire ne font pour autant pas oublier, aux civils et militaires, quatre années de lutte, de privation, d’inquiétude et de souffrance. Les Montreuillois pleurent par ailleurs la perte de leurs soldats, 126 « Poilus » qui ne reviendront pas de la Grande Guerre

Le départ des hôtes britanniques

Le déménagement du G.Q.G s’effectue au début de l’année 1919. Durant plusieurs semaines, l’armée britannique s’emploie à déménager dossiers et archives du G.Q.G et à démonter, avec le concours d’une main d’œuvre constituée de prisonniers de guerre allemands, la plupart des lignes téléphoniques et télégraphiques ainsi que les nombreux bâtiments préfabriqués installés dans la ville durant la présence du G.Q.G. A l’initiative de l’autorité militaire britannique, une cérémonie avec la municipalité est organisée début avril 1919. Au cours de cette réception, le Maréchal Haig vient personnellement saluer une dernière fois ses hôtes français avant de regagner définitivement, le 5 avril 1919, le sol de Grande-Bretagne. Libérée de la censure, la presse locale ne cache pas un certain soulagement général de la part de la population civile qui se sent désormais délivrée de toutes restrictions liées notamment à la circulation. Avec beaucoup d’objectivité, le Journal de Montreuil reconnaît également que « les Anglais ont dépensé beaucoup d’argent dans la région ; les commerçants et agriculteurs leur doivent les fortunes  amassées ».


Yann HODICQ,
Membre de la Commission départementale
d'histoire et d'archéologie du Pas-de-Calais

Images d'archives

Portrait du Field Marshal Douglas Haig

GWPDA / Wikimedia Commons (jpg - 0.01 MB)

Portrait du Field Marshal Douglas Haig