La Reconstruction de Lille

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A bien des titres, Lille est un cas particulier. Déclarée ville ouverte le 1er août 1914, elle sera pourtant défendue lors de la « course à la mer ». Après d’intenses bombardements au mois d'octobre, Lille finit par capituler. La ville est occupée pendant toute la durée de la guerre, une occupation dure. Les privations sont nombreuses ; des otages sont contraints de dormir à la Citadelle de Lille tous les soirs, d'autres sont envoyés en Allemagne.

Au lendemain de la guerre, le député lillois Gustave Delory, retenu en captivité en Allemagne entre 1914 et 1916, reçoit une véritable ovation à la Chambre des Députés, symbolisant ainsi la restauration de la dignité bafouée de Lille. Car, à côté des souffrances, il y a aussi la honte de l'occupation. Lille est l'une des seules grandes villes tenues par les Allemands. Ils s'y sont installés comme dans une base arrière ; les troupes comme les officiers viennent s’y détendre et s’y reposer, fréquentent les cafés et le théâtre allemand. Le prince impérial de Bavière est venu en personne à Lille inspecté les troupes. Finalement, la cité souffre aussi du soupçon : être occupé, n'est-ce pas avoir échappé aux plus rudes coups de l'adversaire ? Arras, Reims ou Verdun sont des monuments du martyr national, pas Lille. La reconstruction est donc placée sous le signe d'une nécessaire réhabilitation morale.

La seconde particularité de la ville, c'est que la reconstruction s'inscrit dans un programme de démantèlement. Place forte déclassée dès 1910, la ville obtient par une loi de 1919 l'autorisation de détruire les fortifications. Ainsi sont libérés des espaces presque équivalents en surface à l'étendue de la ville intra-muros. A Lille, la reconstruction se place donc sous le double signe de la modernisation et de la réhabilitation morale.

Les destructions sont importantes : 1.108 maisons ont été totalement détruites ; 11.100 endommagées soit par les bombardements de 1914, soit par l'explosion accidentelle du dépôt de munitions des 18 Ponts en 1916. La même année 1916, un court-circuit enflamme l'hôtel de ville de Lille qui est en grande partie détruit.

Bien que fortuite, la destruction de l'hôtel de ville est devenue le cœur même des débats sur la reconstruction. Faut-il reconstituer et donc reconstruire l'hôtel de ville à l'identique ? Alors situé Place Rihour, c'est un bâtiment qui comporte des parties anciennes remontant au palais des ducs de Bourgogne mais aussi un ensemble austère construit par l'architecte Benvignat au XIXème siècle. La nouvelle municipalité socialiste de Gustave Delory choisit une sorte de refondation régionaliste, plutôt que la reconstitution d'un bâtiment marqué par l'éclectisme antiquisant du XIXème siècle. L'hôtel de ville doit être reconstruit dans le quartier ouvrier de Saint-Sauveur.

La municipalité ouvre en 1920 un concours d'idées pour aménager la cité. Le concours est divisé en deux parties : l'une qui concerne la ville de Lille proprement dite, l'autre qui porte sur l'agglomération de Lille-Roubaix-Tourcoing dans la perspective d'une fusion des communes. Le concours est remporté par les architectes Jacques Gréber et Louis-Stanilas Cordonnier, le fils de Louis-Maris Cordonnier. Mais la réalisation du plan d'aménagement de Lille est confiée à Émile Dubuisson. C'est aussi à lui qu'est confiée la construction du nouvel hôtel de ville.

Deux types de reconstruction peuvent ainsi être distingués à Lille : une reconstruction privée, qui s'appuie comme ailleurs sur les coopératives, et une reconstruction publique, dont l'importance est accrue d'une part par l'application de « la loi de Cambrai » - la commune se substitue à l'État- et d'autre part par le rachat des droits aux réparations qu'elle réalise notamment dans le quartier Saint-Sauveur. La reconstruction privée est intense dans les secteurs du centre : les rues Faidherbe, du Molinel, de Paris, de Béthune et les rues avoisinantes. Les architectes Marcel Desmet et René Doutrelong se distinguent par l'usage du béton armé pour la structure des bâtiments. Derrière la gare, dans la rue de Tournai, ils dessinent un décor régionaliste, dans lequel des colonnes de béton armé viennent souligner les pignons de façade. Dans la rue Faidherbe et la rue de Béthune, se constitue derrière le décor flamand un univers commercial rénové : grands magasins, salles de spectacle, cinémas, cafés, hôtel de prestige...

Dans le secteur du quartier de Lille-Moulins, où l'explosion des 18 Ponts a rasé une bonne partie des bâtiments, les travaux reconstituent les usines géantes de l'industrie textile et les courées ouvrières. Néanmoins, les cours sont élargies, les maisons s'agrandissent d'un étage et sont raccordées aux réseaux urbains. Quelques lotissements novateurs sont bâtis vers la porte de Valenciennes. Pourtant, aucun essai de mixité sociale n'est tenté, contrairement aux souhaits exprimés lors du concours d'idées.

La reconstruction publique est marquée par l'illusion des réparations. Les ambitions affichées à l'origine sont progressivement revues à la baisse. Il faut attendre le programme des grands travaux de Roger Salengro pour donner un nouvel élan aux travaux. Le démantèlement de la fortification est lent ; il n'est pas achevé à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Des équipements ont pu être installés dans la partie Est de la ville entre le quartier de Fives et le centre : le palais de la foire commerciale, le central de téléphone automatique, le centre de chèques postaux.... Au Sud, l'Institut Diderot fait face à l'école de plein air Désiré-Verhaeghe. Enfin à l'Ouest, la cité hospitalière est en construction au moment où éclate le second conflit mondial. Les nouveaux lycées, la gare de passage, l'aéroport ou la nouvelle université sont abandonnés ou en suspens. Un vaste programme de monuments du souvenir est édifié : aux fusillés lillois, à Louise de Bettignies, à Léon Trulin... Le monument aux morts est adossé aux restes du Palais Rihour, dans une mise en scène grandiose des destructions et de la renaissance nécessaire.

Le nouvel hôtel de ville, implanté dans le quartier Saint-Sauveur, est l’œuvre majeure de la reconstruction. Véritable vaisseau amiral, il demeure lui aussi inachevé. Sur les trois ailes prévues, deux seulement ont été réalisées : l'aile administrative et le beffroi. L'aile de prestige avec les salons d'honneur, la salle des fêtes, le cabinet du maire n'a jamais été construite. Cependant, ce qui a été réalisé marque de son empreinte la cité. L'aile administrative réunit une longue « rue municipale », où les services ont installé côte à côte leurs guichets comme ceux d'une banque américaine. La galerie est ornée de colonnes aux chapiteaux en béton moulé dans des formes en aluminium. L'architecte Émile Dubuisson a soigné tous les détails du décor intérieur et extérieur de l'édifice. Le beffroi est le premier gratte-ciel de France en béton armé. A sa base, les statues en béton moulé des deux géants fondateurs de la cité, Lydéric et Phinaert sont comme les racines populaires d'une renaissance.

Les grands bouleversements urbains souhaitait par le concours d'idées et par le plan d'aménagement et d'embellissement n'ont pas eu lieu. La destruction des cours insalubres du quartier Saint-Sauveur et le percement de grandes artères de circulation vers le centre de la ville sont reportés faute de moyens. La grande illusion « l'Allemagne paiera » a épuisé rapidement ces effets. Il reste cependant que la reconstruction a recréé une continuité et un décor en centre ville, intégrant deux bâtiments dont la construction avait commencé avant guerre : la Nouvelle Bourse et l'Opéra, tous deux de l'architecte Louis-Marie Cordonnier, qui trouvent là leur véritable vocation.

Claude FOURET,
Professeur d’Histoire