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Edouard Roose
9th Scottish Division Memorial - Athies

Les inhumations de soldats pendant la Grande Guerre (1914-1918)

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Dès les premières semaines, marquées par de vastes mouvements des armées, en Belgique et en France, la guerre de 1914 se révèle meurtrière dans des proportions inédites : on estime, pour la seule journée du 22 août 1914, le nombre de tués à 27.000 … Ainsi, dans les cinq premiers mois du conflit, de août à décembre 1914, l’armée allemande comptait déjà 142.000 morts, soit plus de trois fois le chiffre enregistré pendant la guerre de 1870-1871. Quant aux Français, ils avaient eu, pour la même période, près de 300.000 tués…

Contrairement à la légende, la mortalité a été supérieure pendant les phases de guerre de mouvement (été 1914, printemps-été 1918) à ce qu’elle fut pendant la guerre de tranchées, même si les grandes offensives lancées par les états-majors pour tenter de rompre le front continu aboutissent, en quelques jours, à de terribles hécatombes.

Les chiffres monstrueux enregistrés contraignirent les belligérants à prendre rapidement des décisions légales et des mesures d’organisation pour les cimetières militaires. Dans les premiers mois du conflit, les belligérants ont renoué avec la pratique des tombes collectives. Du côté français, le général Joffre donne des consignes pour des inhumations en fosses communes, jusqu’à 100 corps ; chez les Britanniques, le nombre maximal est fixé à 6, tête-bêche. En revanche, chez les Allemands, la tombe individuelle est immédiatement de rigueur. Elle s’impose rapidement chez tous les belligérants sous la pression sociale ; le fait est enregistré en France par la loi du 29 décembre 1915.

Progressivement, des cimetières provisoires regroupent les corps d’une portion du champ de bataille : ils sont généralement aménagés à proximité des postes de secours, près des tranchées ; bon nombre des morts sont déclarés « inconnus », faute de pouvoir établir leur identité à partir de leurs effets personnels. Des carrés militaires sont aussi aménagés dans les cimetières des communes proches du front. Les aménagements sont très sommaires. Les tombes sont signalées par de simples croix de bois. De leur côté, les Allemands réalisent des constructions parfois imposantes, destinées à perdurer, comme des monuments funéraires ou des grandes croix de pierre ou de béton.

A partir de l’automne 1914, la Première Guerre mondiale est une guerre de l’artillerie, dispensatrice de mort anonyme et impersonnelle. C’est elle qui a causé l’essentiel des morts – les deux tiers environ – et des blessures subies par les combattants. En outre, la puissance et la fréquence des salves bouleversent la surface du champ de bataille, disloquent ou enterrent un grand nombre de cadavres, avant qu’ils n’aient pu être inhumés. C’est ce qu’observe Ernst Jünger, dans Orages d’acier : « Ce champ de bataille labouré était horrible. Les défenseurs morts gisaient parmi les vivants… Nous nous aperçûmes qu’ils étaient entassés par couches les uns au-dessus des autres. Les compagnies qui avaient tenu bon sous le pilonnage avaient été fauchées l’une après l’autre, puis les cadavres avaient été ensevelis par les masses de terre que faisaient jaillir les obus, et la relève avait pris la place des morts. ». On retrouve un constat identique dans les carnets du « poilu » Paul Tuffrau : « C’est de la boue et du cadavre. Oui, du cadavre. Les vieux morts des combats de l’automne, qu’on avait enterrés sommairement dans le parapet, réapparaissent par morceaux dans l’éboulement des terres. ».

Dans un tel chaos, il est souvent jugé impossible, inutile et dangereux de s’occuper des morts. En outre, dans de nombreux cas, lorsque des inhumations provisoires ont pu avoir lieu, les cimetières créés près des tranchées sont détruits par des bombardements d’artillerie ; dans d’autre cas, des lieux d’inhumation sont oubliés, comme l’illustre le cas des 20 « Grimsby pals », retrouvés près d’Arras par Alain Jacques, chef du service archéologique de la Ville d’Arras, en 2002. La terre devient la sépulture de centaines de milliers de combattants.

On estime que, sur le front ouest, la moitié des corps des soldats tués n’a pas été retrouvée ou identifiée. Parfois, toute trace des morts a disparu ; le cas extrême, ce sont les hommes pulvérisés par les explosions de mines, comme les 53 Canadiens dont la mémoire est évoquée par le cimetière de Zivy Crater, près de Vimy.

Yves LE MANER,
Directeur de La Coupole,
Centre d'Histoire et de Mémoire du Nord–Pas-de-Calais