Résistance : le réseau Alice, Louise de Bettignies, Léon Trulin, le Comité Jacquet, la presse clandestine

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Pendant la Grande Guerre, le mot « résistant » ne fut jamais employé en tant que substantif, contrairement à ce qui se passa pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour désigner les personnes qui, entre 1914 et 1918, s’opposent à l’occupation allemande, c’est le terme ancien d’« espion » qui est utilisé.

Ce sont des renseignements précis sur le dispositif allemand que recherchent prioritairement les Alliés. Ils s’attachent, pour cela, à recruter dans les régions occupées, des agents susceptibles de recueillir et de transmettre des informations fiables. C’est à Folkestone qu’est installé le Bureau interallié de renseignements sous la conduite d’un officier britannique, le Major Cecil Aylmer-Cameron. Il dispose des données fournies par les 2e Bureaux français et belge. Il faut attendre cependant mars 1918, lorsque le général Foch est nommé Généralissime de toutes les armées alliées, pour que le Bureau de Folkestone devienne l’organisme coordinateur unique de tous les services de renseignement alliés. Pour assurer les liaisons entre les territoires occupés et les secteurs sous contrôle allié, les réseaux utilisent essentiellement des pigeons-voyageurs. L’interception de certains d’entre eux provoquera le démantèlement de plusieurs organisations. Le Bureau de Folkestone supervise deux antennes hors du Royaume-Uni : l’une est à Rotterdam, dans les Pays-Bas neutres, l’autre à Montreuil-sur-Mer, à l’arrière du front.

C’est à Saint-Omer, où se trouve, jusqu’en 1916, le quartier-général britannique du général French, que les services de renseignement contactent, pour la première fois, une jeune femme, originaire du Nord, Louise de Bettignies. Elle diffuse, depuis le début de l’Occupation, des messages de Lillois, soumis au joug allemand, à leurs compatriotes demeurés libres. Louise de Bettignies est née à Saint-Amand-les-Eaux en 1880, dans une famille aristocratique mais dépourvue de fortune. Après ses études au lycée de Valenciennes, elle devient préceptrice dans de grandes familles, dans plusieurs pays européens. C’est une jeune femme moderne, qui parle couramment l’anglais, l’allemand, l’italien et se débrouille en russe, en tchèque et en espagnol.  Dans les premiers mois de la guerre, après l’arrivée des Allemands à Lille où elle résidait, elle s’est réfugiée à Saint-Omer, et a travaillé à soigner les blessés. Initialement abordée par le 2e Bureau français, elle préfère s’engager au sein de l’Intelligence Service. Elle suit une formation approfondie en Angleterre, au cours de laquelle on lui apprend l’emploi des codes, la manière de dresser des plans, les méthodes pour collecter et transmettre les informations. Elle prend dès lors le pseudonyme d’Alice Dubois.

Louise de Bettignies est infiltrée en Belgique et reçoit un emploi de couverture dans une société néerlandaise, la Compagnie des Céréales de Flessingue. Sa mission essentielle est d’identifier les mouvements de troupes allemandes dans la région lilloise, plaque tournante principale de l’armée allemande dans cette partie du front ouest. Au printemps 1915, le réseau « Alice » regroupe 80 personnes, des hommes et des femmes, de toutes conditions sociales. Ils surveillent les trains, repèrent les emplacements des batteries de canons, des dépôts de munitions, les résidences des états-majors, assurent le passage de soldats alliés vers les Pays-Bas. Le réseau bénéficie des compétences d’un belge de Mouscron, De Geyter, propriétaire d’un laboratoire de chimie industrielle, qui réalise les faux papiers. Des « courriers » assurent la transmission des renseignements, au plus vite, vers la Hollande. Le réseau Alice compte bientôt 80 personnes dans la région de Lille-Roubaix-Tourcoing, le plus souvent des employés des chemins de fer ou des postes, des voituriers, toutes personnes amenées à se déplacer ou alors des personnes habituées au secret professionnel ou confessionnel, comme des médecins ou des prêtres. Elle s’associe au printemps 1915, à Marie-Léonie Vanhoutte qui se fait appeler « Charlotte Lameron ». A l’été 1915, elles étendent leur service au secteur de Cambrai-Valenciennes-Saint-Quentin.

Les Allemands ont d’emblée pris des mesures répressives brutales pour empêcher le développement des activités d’espionnage. Il y aura, sur l’ensemble de la guerre, 21 condamnations à mort dans le Nord et de multiples peines de prison et de travaux forcés.

Parmi les principales victimes se trouve un jeune étudiant, Léon Trulin, qui avait organisé un petit réseau de renseignement, « Léon 143 », rattaché au réseau Alice. Il est fusillé le 8 novembre 1915 dans les fossés de la citadelle de Lille, à l’âge de 18 ans. Né à Ath, en Belgique, le 2 juin 1899, Léon Trulin s’est établi, avec sa famille, à La Madeleine-lez-Lille, en 1902. Dans les premières semaines de la Grande Guerre, après l’invasion allemande, il se rend en Angleterre pour s’engager dans l’armée belge, mais est refusé en raison de son jeune âge. Il se tourne vers les Britanniques. Ceux-ci lui proposent de retourner en territoire occupé pour créer une organisation de renseignement. Celle-ci se développe dans les premiers mois de l’année 1915. Trulin est aidé par d’autres jeunes gens : Raymond Derain (18 ans), Marcel Gotti (15 ans), André Herman (18 ans), Marcel Lemaire (17 ans) et Lucien Deswaf (18 ans). Il assure lui-même la transmission des documents vers la Hollande. Il est arrêté dans la nuit du 3 au 4 octobre 1915, près d’Anvers : dans son portefeuille, plusieurs rapports, des photographies et des plans d’installations militaires allemandes. Il est condamné à mort pour « espionnage ». en septembre 1919, Léon Trulin sera attributaire, à titre posthume, de la médaille britannique de guerre et sera fait, le 30 janvier 1920, Croix de Chevalier de l’ordre de l’Empire Britannique.

Louise de Bettignies, qui franchissait chaque semaine la frontière belgo-hollandaise pour transmettre ses rapports au service anglais, fait l’objet d’une recherche intensive par le contre-espionnage allemand. Elle tombe dans une souricière, le 20 octobre 1915, à Froyennes, près de Tournai. Détenue à la prison Saint-Gilles de Bruxelles, elle est, le 19 mars 1916, condamnée à mort. Or, cette peine est prononcée alors qu’une puissante campagne internationale est en cours pour protester contre les exécutions, à Bruxelles, de l’infirmière britannique Edith Cavell et de la résistante belge Gabrielle Petit. Louise de Bettignies est graciée par le gouverneur Bissing et voit sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité. Le 21 avril 1916, elle est emprisonnée à la forteresse de Sieburg. Cependant, sa notoriété et son prestige sont déjà considérables en France et en Grande-Bretagne. La veille de son arrivée à Sieburg, elle a été citée à l’ordre de l’armée française par le général Joffre.

Victime de mauvaises conditions de détention – elle a été mise au cachot pour avoir incité ses co-détenues à refuser de travailler pour les Allemands –, Louise de Bettignies meurt à l’hôpital Sainte-Marie de Cologne le 27 septembre 1918, des suites d’une pleurésie mal soignée. Son corps sera transféré à Lille en mars 1920 où des funérailles solennelles seront organisées. Louise de Bettignies est inhumée à Saint-Amand-les-Eaux, sa ville natale. La croix de bois que les Allemands mirent sur sa tombe, à Cologne, est, depuis 1994, présentée dans une vitrine dans la basilique de Notre-Dame-de-Lorette.

Plusieurs monuments évoquent, à Lille, la mémoire des « Résistants » de la Grande Guerre :
-    la statue de Louise de Bettignies, Boulevard Carnot,
-    la statue de Léon Trulin, située au début de la rue qui porte son nom, à deux pas de l’Opéra,
-    le Monument des fusillés lillois montrant l’exécution des membres du « Comité Jacquet », à l’entrée de l’Esplanade.


Yves LE MANER,
Directeur de La Coupole,
Centre d'Histoire et de Mémoire du Nord–Pas-de-Calais

 

Le Comité Jacquet

Eugène Jacquet, grossiste en vin, secrétaire général de la Fédération du Nord de la Ligue des Droits de l’Homme, socialiste franc-maçon et pacifiste, s’est rallié en 1914 à l’Union sacrée. Il parle couramment anglais pour avoir résidé aux U.S.A. et en Grande-Bretagne. Avec des amis, Georges Maertens, Ernest Deconninck et le Belge Sylvère Vehulst, il met sur pied, avec l’appui du préfet Trépont, un réseau d’évasion et de renseignements. On y trouve outre les frères Plouvier, industriels du textile qui donnent des subsides, des fraudeurs professionnels qui assurent le convoyage (Gaston Lécuyer, Léon Vestens ou Hyppolyte Cloots) ainsi que Jean Vandenbosch chargé du renseignement.

Le Comité Jacquet est démantelé à la suite de l’affaire Mapplebeck. En mars 1915, un avion britannique est contraint, après avoir bombardé le quartier d’Esquermes à Lille, d’atterrir à Wattignies. Pris en charge par le réseau Jacquet et rapatrié en Grande-Bretagne, le pilote Mapplebeck survole de nouveau Lille et largue une lettre où il se moque du gouverneur Heinrich. Trahis par un certain Richard (qui sera condamné à la déportation en 1919), les membres du réseau sont arrêtés et les Allemands découvrent, caché dans le bras d’un fauteuil, le journal de l’aviateur. Plus de 200 personnes sont arrêtées. Jacquet est condamné à mort par le Tribunal militaire de Lille le 21 septembre 1915, ainsi que Verhulst, Maertens et Deconinck. Ils sont exécutés le 22 à l’aube. Les autres membres du Comité sont condamnés à des peines de prison et à la déportation.


Claudine WALLART,
Conservateur en chef du Patrimoine
aux Archives départementales du Nord

La presse clandestine

Dès octobre 1914, les communiqués alliés émis par la Tour Eiffel et la station anglaise de Poldhu sont interceptés et transmis oralement par l’abbé Pinte, professeur de chimie à l’Institut Technique de Roubaix et par Firmin Dubar, administrateur du même institut. Le 1er janvier 1915, ces nouvelles sont imprimées à la pharmacie de Joseph Willot, sur un bulletin ronéoté tiré à quelques dizaines d’exemplaires : « Le journal des occupés ... inoccupés » qui sous l’impulsion de Willot devient le 22 janvier 1915 « La Patience » dont il est à la fois le directeur, le rédacteur en chef, l’imprimeur et le diffuseur. Hebdomadaire puis bihebdomadaire, ce journal clandestin comprend une trentaine de pages de petit format. Le 1er mars 1916, il change de titre et devient « L’Oiseau de France » et son tirage atteint le millier d’exemplaires. Le 21 octobre 1916, l’abbé Pinte est arrêté et, pour le disculper, Joseph Willot publie « La Voix de la Patrie » mais le 19 décembre 1916, il est arrêté à son tour avec son épouse, Firmin Dubar et ses collaborateurs. Mme Willot décède en prison tandis que les autres sont condamnés à 10 ans de réclusion le 17 avril 1917. Ils sont internés à Rheinbach en Allemagne. Libérés à l’Armistice, ils rentrent en France épuisés. Joseph Willot meurt le 1er avril 1919 des suites de sa captivité.


Claudine WALLART,
Conservateur en chef du Patrimoine
aux Archives départementales du Nord

Images d'archives

Portrait de Léon Trulin
Revue "Les Annales" du 29 décembre 1918
Portrait de Léon Trulin
Portrait de Louise de Bettignies
Archives Départementales du Nord
Portrait de Louise de Bettignies
Avis d'exécution de Léon Trulin
Wikimedia Commons
Avis d'exécution de Léon Trulin